Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine à Paris

3 heures 30, douche non comprise.

Tiens ! Nous voici dans « un jeune théâtre ». Et pourtant, que de noms prestigieux en moins d’un siècle d’existence! Cette nuit avec Napoléon, c’est tout d’abord un rendez-vous au théâtre.

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine
Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

Membre depuis 2010 des Théâtres Parisiens Associés, l’aventure du théâtre de la Madeleine, 709 places, débute en 1924 sur les restes d’un manège à chevaux. Première année, premier succès, grâce à Marcel Pagnol qui y adapte une pièce. Puis le voici devenir l’antre de l’énorme Sacha Guitry, sous la direction d’André Roussin, puis du couple d’inséparables, Simone Valère et Jean Desailly. Jean-Claude Camus passe par là vers 2011 et aujourd’hui, Philippe Lellouche en assure la direction artistique sous le regard bienveillant des deux directeurs, Dominique Bergin et Michel Lumbroso. Voici la présentation de ce joli théâtre, menée tambour battant.

Et à cheval, justement ! Ce soir, c’est Napoléon pour la nuit. Le sosie officiel de Napoléon, Jean-Gérald Larcin, veille au grain. 250 ans et pas une ride. A faire pâlir les dames tirées à quatre épingles qui se pressent vers les fauteuils de velours rouge. Point d’harpie dans la salle, mais une napo-mania bien orchestrée au rythme des ondes digitales d’une charmante harpiste et d’une illustration vidéo et audio jamais envahissante. Quand la technologie est au service du théâtre, la cohabitation est parfaite.

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine
Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

Point de jeu ici, mais de très bons figurants rodés au port de l’uniforme. Une conférence parfaitement organisée par Conferentia, avec un maître de cérémonie, David Chanteranne, journaliste, historien et historien de l’art, rédacteur en chef du magazine Napoléon 1er, Revue du Souvenir napoléonien, en aiguillon sympathique du « Et si Napoléon…? »

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

Une introduction remarquée de Patrice Guennifey, historien et directeur d’études de la très sérieuse École des hautes études en sciences sociales, digne successeur de François Furet et à qui l’on doit une biographie imposante de Napoléon, nous emmène sur la trace de la mutation de Bonaparte en Napoléon 1er.

« Et si la famille de Napoléon, italienne, n’avait pas rejoint la Corse…? » Y-a-t-il eu une stratégie familiale autour du futur Empereur ?

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine
Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

Focus sur l’esprit de famille et le sens du devoir ne se confondant jamais avec la démonstration des sentiments et l’amour filial et arrêt sur cet italien au corse zozotant qui finira ses études sur le continent avec un français zozotant…mais ne comprenant plus le corse! Une expérience « immersive » grâce aux interventions audio censées retranscrire la voix de Napoléon, mais également les nombreux appuis vidéo, sous forme de diapositives, qui nous font comprendre combien le destin a souvent croisé la route du grand homme, à la différence d’autres illustres personnages qui sont parvenus à se hisser dans les livres d’Histoire à force de méthode Coué « en n’y pensant pas que le matin en (se) rasant ».

Joséphine est l’ascenseur social de Bonaparte, largement aidé par Barras qui souhaite se débarrasser de sa maîtresse. D’abord, elle est plus âgée que lui et Napoléon croit à tort que sa richesse est liée à une particule (de Beauharnais) et qu’elle le hissera naturellement vers d’autres milieux. Si l’amour aveugle quelque peu le futur empereur sur la notion de fidélité, ses projets se réaliseront malgré tout, car Joséphine détient un carnet d’adresses impressionnant et l’introduit dans les salons, the place to be pour un homme de pouvoir davantage attaché à la rudesse des campements militaires.

Le futur Empereur a le sens de la famille, y compris quand elle lui est rapportée du côté de l’Impératrice, mais les exigences sont nombreuses de part et d’autre. De l’intervention très fluide de Patrice Guennifey, on retient qu’au fond Bonaparte est toujours là au bon moment, y compris quand, artilleur, il est appelé opportunément pour réprimer une révolte royaliste et le destin semble se dérouler « naturellement » vers l’avènement de Napoléon.

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine
Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

Thierry Lentz, Directeur de la Fondation Napoléon, enseignant et spécialiste reconnu de l’histoire du Consulat et de l’Empire à l’Institut catholique de Vendée, nous emmène alors à la rencontre de Napoléon, le manager. Sous quelques banderilles qui frappent juste, les uns caressent amoureusement leur carte collector de l’UDR ou du RPR tandis que d’autres découvrent qu’ils n’ont pas à rougir de quelques idéaux marxistes qui ont pu les conduire à quatorze années de règne socialiste sur un coup de vote post-pubère. S’agit-il d’une réminiscence de ses anciennes fonctions de jeune attaché parlementaire? Thierry Lentz a la salle acquise quand il s’agit d’évoquer la France de « notre (sa) jeunesse ». Un petit courant d’air réac’ envahit la salle qui se tape fort sur le ventre, puis une nouvelle saillie frappe Séguin et son « souci littéraire » de faire revenir les cendres de Napoléon III, à l’instar de Thiers qui avait su surfer sur le retour de celles de Napoléon, réussissant un succès littéraire, mais ne transformant pas l’essai politique.

On avait dit : « Pas Séguin! ».

La droite sociale!

Ah ben! Finalement, si.

Thierry Lentz balaie ainsi le mythe de l’homme orchestre qui aurait tout prévu et tout réalisé avec ses petites mains agiles et un peu de terre glaise, pour dépeindre un homme brillant, passionné de mathématiques, d’histoire, proche du peuple et qui saura s’entourer, mais surtout déléguer. Des hommes de confiance, là où il faut, dans une construction pyramidale centralisée. Selon moi, en 2019, le pouvoir est toujours centralisé. Le système napoléonien du « rendre compte » jusqu’au chef a perduré et il existe toujours, comme à l’époque, des coupe-circuits dont certains sont actuellement très mal choisis par les monarques républicains qui finiront par faire leur marché chez les Ch’tis à Marseille, pourvu qu’un futur ministre de l’Intérieur compte un nombre suffisant d’abonnés sur Instagram.

Non, vraiment, le pouvoir est toujours centralisé en France.

La décentralisation, c’est uniquement pour la Dette.

A ce stade, il est également difficile de ne pas filer, telle la métaphore, le contre-exemple contemporain d’un homme providentiel qui va régler en quatre jours « les problèmes quotidiens des ultra-marins », à défaut de trouver des solutions en métropole les 361 autres jours de l’année. En marche, cela ne signifie pas avancer ou reculer. La marche arrière est également une forme de mouvement et la génération de marcheurs est celle qui patine le plus actuellement sur les boulevards. Du heavy métal qui gît toute la journée sur les trottoirs de Paris ou qui fend la bise en silence grâce à un moteur électrique, ça peut avoir une « gueule folle » quand on est ministre socialiste de la Culture, mais cela signifie surtout que les marcheurs subissent un sérieux coup de pompe. Prendre le train en marche, en se donnant tout de même trois jours pour trouver un conducteur, cela n’a rien d’un coup de génie. Fin de la modeste parenthèse personnelle, mais Napoléon, lui, a toujours été en mouvement, tourné vers l’avenir et guerrier pour conquérir la paix et retrouver l’unité du pays.

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine
Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

En effet, comme le souligne Thierry Lentz, nous avons tous quelque chose de Napoléon qui sommeille en nous. Une page de Code civil, dont près de la moitié des articles demeure d’époque, qui fait que de la filiation en passant par le mariage ou les règles régissant les contrats, nous avons tous, chevillé au corps, un bout de ce contrat social breveté Premier Empire. Il n’est pas né, le Président qui proposera un Grenelle du Code civil ou le Parlement qui reverra en profondeur le droit des contrats, car ce serait de suite perçu comme une attaque frontale de l’Égalité entre les citoyens. Le Français est beaucoup plus attaché à l’Égalité qu’à la Liberté. Le Général l’a déjà souligné.

A peine le temps d’évoquer Portalis, que l’on voit déjà Thierry Lentz sur le départ. A regret. Nous sommes nombreux a avoir sincèrement déploré la brièveté de son intervention. Gageons que sa contribution était « finie, mais non terminée » et que nous aurons l’occasion de le recroiser très vite.

Jean Tulard, membre de l’Institut (l’Académie des sciences morales et politiques) et professeur émérite des universités est, bien entendu, le conférencier le plus attendu de la soirée. Il est le yang de cette nuit passée avec Napoléon : la fabrication de la légende. A coup de bulletins militaires, le savoir faire du faire savoir n’a aucun secret pour Napoléon. La propagande va jouer à fond et Jean Tulard de se lancer dans une savoureuse comédie de mœurs de l’époque, où la vie se trouvait suspendue à la dernière conquête victorieuse brillamment narrée, quelles que soient les circonstances, à chaque Français qui ne pouvait y échapper.

Jean Tulard, c’est l’homme qui vous explique le rubik’s cube en vous laissant croire que c’est vous qui l’avez inventé. A partir de ce moment-là, vous pénétrez une histoire, les dessous de cette histoire et, de manière subliminale, c’est l’Histoire de France qui vient de vous être décortiquée comme si vous y étiez.

« Et si Napoléon s’était appelé Ernest? » enchaîne l’historien. Madame-mère aurait-elle créé le mythe de Bonaparte en choisissant le prénom du cadet? En effet, à ce jour, Bonaparte reste le seul dirigeant de notre pays à avoir régné ou gouverné sous son seul prénom : Napoléon.

De plus, la plus grande affiche de propagande, « Le sacre de Napoléon », dont une copie est à Versailles et l’original au Louvre, met en lumière l’idée forte d’un homme qui sait que sans sa première épouse, jamais il n’aurait pu se couronner lui-même. Et Jean Tulard, le regard pétillant et l’air polisson de glisser : « Quand les étrangers contemplent le Sacre de Napoléon, ils croient tous que l’Empereur était une femme! »

Château de Versailles, la Salle du Sacre
Château de Versailles, la Salle du Sacre

23 heures et c’est déjà fini.

Trop court. Trop bien.

Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine
Une nuit avec Napoléon au théâtre de la Madeleine

A quand la prochaine?

2021.

C’est promis.

UNE NUIT AVEC NAPOLÉON, Théâtre de la Madeleine, 19 rue de Surène 75008 PARIS

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