Chaque pas doit être un but, Chirac

Jacques Chirac

« Ce n’est pas assez de faire des pas qui doivent un jour conduire au but, chaque pas doit être lui-même un but en même temps qu’il nous porte en avant. »

Goethe.

A ceux qui auraient préféré le titre d’un tube d’Yvette Horner ou une référence à John Wayne, Jacques Chirac marqua le cap de ses Mémoires par cette citation de Goethe, dont je souris de suite à l’idée qu’elle se rapprochait tant d’Audiard pour qui un intellectuel assis ira toujours moins loin qu’un con qui marche.

Chirac, c’est d’abord l’histoire d’un homme qui admira d’autres hommes et, en politique, ce fut Pompidou. Un homme brillant, comme lui, qui ne voulait pas précisément y aller, comme lui, qui se voyait surtout mieux ailleurs, comme lui, capable de décrochages romantiques sans jamais laisser percevoir le moindre soupçon de fragilité, comme lui, et que d’habiles manœuvriers, entendez par là le terme de marine, poussèrent au cul vers le large et des horizons incertains.

Jacques Chirac fut le Président de ma jeunesse.

Le fait que les hasards de la vie m’aient fait côtoyer les derniers barons du Gaullisme n’y est sans doute pas étranger. Jacques Chirac a fermé définitivement le ban de cette Histoire-là. J’entends depuis quelques jours des contre-vérités, des assauts de mièvrerie sur le « brave type » ou bien encore le rappel des « affaires ».

L’Histoire n’est pas toujours un amas de dates et d’anecdotes compliquées à retenir et j’ai parfois été, tout môme, le témoin privilégié de ces « franches camaraderies » scellées sous le sceau du « compagnonnage ». Il y avait eu la guerre, le déshonneur de voir les Allemands défiler sur les Champs et l’engagement d’une certaine jeunesse qu’il fallait bien remercier d’une façon ou d’une autre, une fois les choses apaisées avec le temps.

Les « années Capone » de la France, que nous apprécions tant dans le cinéma de Gabin des années 50 ou de Ventura un peu plus tard, y compris avec la gouaille de Lautner et d’Audiard dans les Tontons Flingueurs, c’était la France d’une certaine époque. Celle qui avait fait le coup de poing pour la France Libre et qui, au sortir du conflit, ne savait faire que cela : rendre des services, recevoir et donner des coups.

Les réseaux Foccart qui militaient pour une décolonisation, où « L’Afrique ne serait plus la France, mais pas vraiment l’étranger », représentaient autant de groupes de mercenaires/mousquetaires qui furent employés/occupés pour une certaine idée de la France, sous de Gaulle, Pompidou et même Chirac, puisque Foccart fut le conseiller présidentiel de 1995.

Les barbouzeries plus ou moins heureuses des années 50 aux années 80, ce sont des femmes et des hommes qu’il fallait bien occuper avec un seul but en tête : on a le pouvoir et on ne le lâche pas.

Aussi, le vent de Moscou qui souffle dans les années 1980 a ravivé la flamme des fils des barons et Charles Pasqua, qui a quitté en 1967 la société Paul Ricard, dont la fameuse maxime était « faites-vous un ami par jour » -la devise des anisetiers et la plus belle brève de comptoir à ce jour- va révéler ses talents d’organisateur de réseau et ce sera le SAC. Le Service d’Action Civique est composé d’un bataillon de vieux cadres des mouvements gaullistes et fonctionne comme les réseaux résistants ; certains disposant encore d’armes non déclarées en Préfecture.

Pasqua pour le maintien de l’ordre et la carte électorale, Foccart pour l’Afrique, Marie-France Garraud et Pierre Juillet pour les coups tordus en interne et Philippe Séguin, le seul gaulliste social que l’époque moderne ait connu, pour la fameuse « fracture sociale ».

Au fond, Chirac propulsé en orbite, il lui suffisait de tourner.

Sans doute n’avaient-ils pas compté sur la nature profonde de l’homme et ce fut l’erreur majeure commise par les courtisans de tout poil. Ce que les journalistes qualifient aujourd’hui « d’immobilisme » d’un président « tétanisé » par le pouvoir, relevait en fait d’une stratégie déterminée et humaniste : la quête de l’unité de la France. A tout prix.

Politiquement, la France sortait d’un coup de jeunisme Bobo inspiré par VGE qui avait aiguisé l’appétit d’un centre mou et de deux mandats d’idéal socialiste, enfin au pouvoir, qui donna tout, mais concentré uniquement durant les cent premiers jours. François Mitterrand arriva au pouvoir le 10 mai 1981 et Pierre Mauroy, Premier ministre, ordonnera la première dévaluation du franc en octobre 1981; la gauche ouvrière ne se retrouvera plus jamais dans le social libéralisme de la fin de règne. Et l’agonie durera 13 ans et demi.

Aussi, urbi, le pardon, en interne avec un grand parti populaire, et orbi, la réconciliation, avec la fin du service militaire ou le quinquennat, c’est déjà de l’action. Surtout quand la vie publique est rythmée par les affaires. Fallait-il maintenir le service militaire, cher aux conservateurs croqués en adjudant Kronenbourg par Cabu, alors que l’armée était bien incapable de gérer l’afflux de jeunes? Ainsi donc aurait-on dû miser les derniers deniers publics pour peigner la mèche à droite des jeunes, en laissant crever nos vieillards à l’hosto ?!

Plan Alzheimer habilement repris par Sarkozy, plan cancer avec grandes campagnes de dépistages systématiques, créations du Dossier médical partagé, de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie issue de la Loi Handicap, de la Haute Autorité de Santé et de l’Union nationale des caisses d’assurance maladie, télétransmission des feuilles de soins, obligation de la formation professionnelle continue des médecins, l’interdiction de fumer dans les lieux publics, l’augmentation du plafond de déduction fiscale des dons faits aux associations, première campagne de dépistage de la DMLA affection touchant près d’un million de personnes chaque année et la lutte contre l’insécurité routière, ça, c’est Chirac!

Même durant la cohabitation, le gouvernement Jospin s’immiscera dans la fibre sociale chiraquienne : Couverture Maladie Universelle, Allocation Personnalisée d’Autonomie et la Loi Kouchner sur les droits des malades. Sans oublier que la fin du service militaire a également permis de financer en partie le grand plan de rénovation urbaine, traduisant le flair politique de Chirac pour les jeunes qui l’avaient majoritairement porté en 1995, même si le premier signe de déclin s’amorcera avec cette même jeunesse bien pessimiste : « Je ne vous comprends pas », reconnaîtra le Président dix ans plus tard.

Certains opposeront les 15 000 morts de la canicule, le maintien, contre l’avis de la HAS, du remboursement du Médiator quand d’autres évoqueront tant de vies sauvées par le refus d’engagement dans la guerre en Irak, qui n’était pas une posture gaullienne mais une véritable vision apocalyptique de l’horreur à venir qui s’est concrétisée dès 2001 et a meurtri la France à partir de 2012.

Chirac l’Africain, le Corrézien, le Parisien, l’inventeur de l’art premier en France, ne serait-ce que pour emmerder le Conservateur du Louvre, Chirac l’écolo sur le tard et sur un bon mot planétaire, l’européen pragmatique qui refusa de « servir ses couilles sur le plateau » à la « mégère » Tatcher, et Chirac le défenseur du droit des femmes à disposer de leur corps parce que Simone Veil, qu’il surnommait Poussinette, était la seule qui en avait dans l’hémicycle face aux machos de tout bords. Cinq minutes, douche comprise, et ça m’en touche une sans faire bouger l’autre.

Immobilisme. Vraiment ?

Quand mon Président est parti, une première fois, je n’ai vu que des agités et des amateurs empêtrés rêvant de devenir un jour des professionnels pour lui emboîter le pas. Certains plus sympathiques que d’autres, question de terroir.

Tout ne fut pas parfait sous Chirac, mais jamais rien ne se fît sans humanité.

Quand mon Président est parti, pour la dernière fois, j’ai entendu au loin un bricoleur du présent compliqué, incapable de comprendre comment fonctionne la France sans Uber, user du passé simple en se disant que cela pourrait peut-être marcher sur les mémés qui votent encore avec le JT.

Un marcheur assis ira toujours moins loin qu’un Chirac, même couché.

Le moule est cassé.

Adieu, mon Président !

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